ARTCHUV / BÉATRICE SCHAAD NOBLE: UNE LIGNE QUI DANSE
Peggy Donatsch & Gilles Furtwängler: BIEN VU!
“Je pense que l’art à l’hôpital est indispensable dans le contexte de la maladie. C’est une autre manière d’aborder la souffrance existentielle, la vulnérabilité, la dépendance aux professionnels qui nous soignent et aux traitements.”
Aujourd’hui, ART’S COOL va à l’hôpital. Dans les couloirs et les divers locaux du CHUV, le centre hospitalier universitaire vaudois, de nombreuses oeuvres dialoguent avec celles et ceux qui passent. Ces oeuvres font partie de la collection du CHUV. Elles apaisent, questionnent, stimulent, offrent une dose d’émotion, de réflexion, de réaction.
BÉATRICE SCHAAD NOBLE
Je m’appelle Béatrice Schaad Noble, je travaille au CHUV. Je suis responsable du centre de médiation pour les patients, les proches et les professionnels, et je suis professeure à l’Institut des humanités en médecine, où je me consacre aux relations intra-hospitalières.
ART’S COOL
On va s’approcher de l’œuvre que vous avez choisie.
BÉATRICE SCHAAD NOBLE
C’est un cadre carré, relativement grand — presque un mètre sur un mètre — avec une alternance de gris clair assez lumineux, presque blanc par endroits, et de noir. À première vue, on dirait que c’est géométrique, mais ce n’est pas du tout le cas. Il y a beaucoup de perturbations dans ces lignes, qui sont tout sauf linéaires. Et c’est ce qui m’a beaucoup charmée.
ART’S COOL
Physiologiquement, qu’est-ce que ça fait d’être face à une œuvre comme ça, qui tremble, qui bouge?
BÉATRICE SCHAAD NOBLE
Je crois que le cerveau a d’abord envie que tout soit droit, bien rangé. Et puis on se rend compte, progressivement, que rien n’est bien rangé dans cette œuvre — et que ce désordre est très riche. Les premières lignes sont un tout petit peu déviées, mais les dernières, sur la droite, dansent vraiment. On n’est plus du tout dans le rangement.
ART’S COOL
Quand je regarde cette œuvre, j’ai l’impression qu’elle défie aussi la 2D. On verse un peu dans la 3D, non?
BÉATRICE SCHAAD NOBLE
Tout à fait, il y a un effet d’optique.
ART’S COOL
Quelle température a cette œuvre?
BÉATRICE SCHAAD NOBLE
Pour moi, elle est chaude. Vraiment vivante. Haute température. Il y a une forme d’autonomie dans les lignes — on a l’impression qu’elles ne répondent à aucune logique. On aimerait en trouver une, mais il n’y en a pas.
ART’S COOL
Je vous propose de lire la notice pour savoir comment s’appelle cette œuvre.
BÉATRICE SCHAAD NOBLE
C’est une œuvre de Peggy Donatsch, sans titre, qui date de 2011. Je suis très contente: elle fait effectivement un mètre sur un mètre, c’est de l’acrylique.
ART’S COOL
« Sans titre » — ça vous inspire quelque chose?
BÉATRICE SCHAAD NOBLE
Sans faire une analogie trop rapide avec ce qu’on observe à l’hôpital: les soins ont besoin de normes, de standards, de protocoles pour agir en toute sécurité. Mais on a aussi affaire à des individus qui, comme dans cette œuvre, ont leur singularité, leur individualité — et qui demandent à être reconnus pour ce qu’ils sont.
ART’S COOL
Est-ce que c’est une œuvre avec laquelle vous pourriez vivre?
BÉATRICE SCHAAD NOBLE
Oui, parce qu’elle est très proche de ce qui me plaît le plus à l’hôpital: l’expression de ces individus qui, une fois qu’ils entrent, doivent aussi se conformer à un certain nombre d’exigences. C’est exigeant d’être malade, de recevoir des traitements. Et c’est tout aussi exigeant d’être professionnel de santé dans ce monde de normes et d’attentes.
Mais ce tableau illustre aussi la liberté que recèle la rencontre à l’hôpital. Les lignes se cassent — et on voit qu’il y a des face-à-face. C’est la question de l’alliance thérapeutique: si complexe quand elle se passe mal, dévastatrice dans ses extrêmes, mais soignante quand elle fonctionne. C’est une œuvre très forte, qui me rappelle profondément les soins et cette rencontre dans les soins.
ART’S COOL
Si c’était un médicament, ce serait lequel?
BÉATRICE SCHAAD NOBLE
Le premier médicament, c’est la rencontre. On a beaucoup travaillé là-dessus depuis l’ouverture de notre espace, où les personnes ayant rencontré des difficultés pendant leur prise en charge peuvent venir le raconter. On l’avait initialement ouvert pour les patients et les proches qui souffraient de l’hôpital. Et progressivement, on a vu arriver des professionnels qui souffraient des patients. Ce qui soigne, prioritairement, c’est la relation.
L’analogie avec l’art à l’hôpital est directe: l’art peut aussi évoquer cette question de la relation. C’est pour ça que c’est formidable qu’il y ait cette équipe qui s’occupe de mettre des œuvres à disposition des personnes qui souffrent.
ART’S COOL
Bien vu! Je note: la professeure Béatrice Schaad Noble apprécie cette œuvre mouvante, dont les lignes se rejoignent parfois comme des rencontres — si cruciales en milieu hospitalier.
Et quelle œuvre pourrait-on bien prescrire pour prolonger, renforcer, compléter les effets? Réponse avec Rosalie Vasey et Agathe Naito, chargées du programme ARTCHUV.
ARTCHUV
Nous avons devant nous une œuvre de Gilles Furtwängler, créée en 2009, que nous proposons en prolongement au choix de Béatrice Schaad Noble.
ART’S COOL
Cette œuvre s’appelle Circuit & Cie. Elle date de 2009. Elle fait 42 × 32 centimètres, c’est une lithogravure. Elle porte le numéro de tirage 8/13.
BÉATRICE SCHAAD NOBLE
C’est génial. C’est une œuvre constituée d’un texte. «Lorsque le président sombra dans le coma, il fut tenté de le réveiller avec des odeurs de falafels.» Quand je lis le mot «président» aujourd’hui, j’ai du mal à penser à quelqu’un d’autre que Trump. Et c’est vrai que quand on est endormi au propofol — j’en ai fait l’expérience —, j’en espère toujours un miracle: me réveiller en parlant suisse-allemand. On pourrait le réveiller dans d’autres dispositions mentales. C’est une œuvre très politique qui me donne beaucoup d’espoir.
ARTCHUV
Sur cette estampe, on peut lire: «Lorsque le président sombra dans le coma, il fut tenté de le réveiller avec des odeurs de falafels.» Ce texte en majuscules d’un rose foncé tirant sur le rouge est centré sur un fond blanc, avec des lettres soigneusement alignées — mais dont les traits semblent avoir été retracés plusieurs fois. D’un côté une certaine maîtrise, de l’autre des imprécisions dans la réalisation.
Le texte suscite des émotions paradoxales: il évoque des références familières — les falafels — tout en nous entraînant vers des territoires inconnus, parfois marqués par l’absurde. Tout comme Peggy Donatsch, Gilles Furtwängler utilise le blanc pour mettre en valeur son travail. Ces deux artistes s’intéressent à la banalité, à ce qui nous rassemble, nivelle les hiérarchies et rapproche l’art de la vie ordinaire.
“Notre prescription: prescrire de l’art pour favoriser la rencontre et accompagner les vulnérabilités dans le contexte de l’hôpital.”
ART’S COOL: ART’S COOL autrement dit “Art is cool”! C’est un rendez-vous décomplexé autour de l’art contemporain entre des esprits curieux et des œuvres d’art. C’est simple, non?
Cette capsule appartient à la série BIEN VU! — dix épisodes pour explorer autrement la collection d’art du CHUV.
ARTCHUV, c’est l’art à l’hôpital: une manière de retourner le regard, de faire du CHUV un lieu de soin… et d’inspiration.

