ARTCHUV / RALF JOX: ROUGE (PUIS)SANG
François Kohler & Léa Belooussovitch: BIEN VU!
“Pour moi, ça donne aussi un certain espoir: qu’on puisse sortir d’une maladie, d’une situation où l’on est enfermé dans son corps, dans la souffrance.”
Aujourd’hui, ART’S COOL va à l’hôpital. Dans les couloirs et les divers locaux du CHUV, le centre hospitalier universitaire vaudois, de nombreuses oeuvres dialoguent avec celles et ceux qui passent. Ces oeuvres font partie de la collection du CHUV. Elles apaisent, questionnent, stimulent, offrent une dose d’émotion, de réflexion, de réaction.
RALF JOX
Je m’appelle Ralf Jox, je suis médecin et éthicien. Je travaille ici au CHUV comme directeur de l’Institut des humanités en médecine, responsable de l’unité d’éthique clinique, et encore quelques mois comme co-responsable d’une chaire de soins palliatifs gériatriques.
ART’S COOL
Puisque vous vous intéressez à l’éthique, est-ce que l’art à l’hôpital va dans ce sens?
RALF JOX
Quand on s’intéresse à l’éthique et à la philosophie de la médecine, il est important pour moi que l’hôpital soit plus qu’un simple lieu de soins techniques. Il y a des êtres humains, avec leurs besoins, leurs souhaits, leurs intérêts — ça dépasse la dimension somatique. On parle aussi de spiritualité, on parle des arts.
ART’S COOL
Vous avez choisi cette œuvre. On pourrait d’abord la décrire?
RALF JOX
Ce n’est pas si facile à décrire parce qu’elle évoque plusieurs idées à la fois. Pour moi, ce sont des cercles rouges — qui peuvent être des clôtures, des chemins de fer… j’ai même pensé à une couronne d’épines. D’abord, ça m’a plu parce que le rouge est ma couleur préférée. Ensuite, je prends le train chaque jour — ça évoque certaines impressions. Et dans le contexte d’un hôpital, j’ai pensé à beaucoup de choses en lien avec les patients, la souffrance, la médecine.
ART’S COOL
Vous pensez aux patients en voyant cette œuvre qui ne montre ni quelqu’un de malade ni quelque chose de personnalisé — cette espèce de cycle clouté, rouge presque fluo. Comment ça vous fait penser aux patients?
RALF JOX
J’ai cette connotation du sang, du rouge — et aussi de la souffrance, de la douleur. Mais surtout, c’est une frontière: une limitation de la liberté personnelle. Pour moi, la maladie, c’est ça — une restriction, une contrainte au quotidien, dans ses fonctions. La frontière, la restriction de la liberté.
Mais en même temps, l’œuvre n’est pas parfaitement circulaire. Elle pourrait être une spirale — qui mènerait vers l’extérieur. Il pourrait y avoir une sortie de cette impasse. Pour moi, ça donne l’espoir de sortir d’une maladie, de s’extraire de cette situation d’enfermement.
ART’S COOL
Si cette œuvre était un médicament, elle soignerait quoi?
RALF JOX
La peur et la douleur — mais surtout la peur, je dirais.
ART’S COOL
Bien vu! Je note: le professeur Ralf Jox ressent à la fois une impression de souffrance et d’espoir face à cette œuvre — une œuvre qui pourrait raconter l’état d’enfermement que procure la maladie.
Et quelle œuvre pourrait-on bien prescrire pour prolonger, renforcer, compléter les effets? Réponse avec Rosalie Vasey et Agathe Naito, chargées du programme ARTCHUV.
ARTCHUV
En contrepoint visuel, mais en continuité de sens, nous proposons l’œuvre de Léa Belooussovitch.
ART’S COOL
Elle s’intitule Nairobi, Kenya, 8 juillet 2014. Elle date de 2023. Elle fait 34 × 45 centimètres. C’est un dessin aux crayons de couleur sur feutre.
RALF JOX
C’est beaucoup plus doux. Il n’y a pas vraiment d’objet concret. Ce sont des couleurs sans frontières claires — c’est assez agréable à regarder. Ça n’interpelle pas comme l’autre. C’est plutôt quelque chose qui pourrait me calmer.
Ça n’évoque pas la souffrance, la douleur, les limites comme l’autre œuvre. C’est plus apaisant. En même temps, l’absence de frontières claires peut aussi faire un peu peur — s’il n’y a pas de structures bien identifiées. Moi, je suis quelqu’un de très cognitif, j’aime les structures, les limites, les catégories. Et là, tout est un peu flou.
ARTCHUV
L’artiste a pour pratique de choisir des photos de presse qu’elle reproduit en les rendant floues. Ce sont des scènes de drame, de guerre ou d’attentat que le flou ne cherche pas à cacher, mais à donner à voir autrement — questionnant notre rapport aux images. Le lieu et la date donnent leur titre aux œuvres. Nairobi, Kenya, 8 juillet 2014. L’œuvre, elle, date de 2023.
En utilisant le dessin sur feutre — une forme de textile — le geste participe à donner ce rendu particulier. Les couleurs chatoyantes et douces contrastent encore davantage avec le contenu. Le processus de fabrication rejoue avec lenteur ce que la photographie a capturé en une fraction de seconde. C’est un peu un geste de soin — qui ramène de l’humain et de l’éthique.
“Notre prescription, transformer les choses de façon vitaminée.”
ART’S COOL: ART’S COOL autrement dit “Art is cool”! C’est un rendez-vous décomplexé autour de l’art contemporain entre des esprits curieux et des œuvres d’art. C’est simple, non?
Cette capsule appartient à la série BIEN VU! — dix épisodes pour explorer autrement la collection d’art du CHUV.
ARTCHUV, c’est l’art à l’hôpital: une manière de retourner le regard, de faire du CHUV un lieu de soin… et d’inspiration.

